3 February 2020
Penser global, agir local: Interview de Christophe Rouillon, président du groupe PSE au Comité européen des régions

Penser global, agir local: Interview de Christophe Rouillon, président du groupe PSE au Comité européen des régions

Vous venez d'être nommé président du groupe PSE au Comité européen des régions. Vous êtes également le maire de Coulaines, une ville de 8 000 habitants au nord-ouest de la France. Comment voyez-vous vos deux rôles (et donc aussi celui du niveau local et du niveau européen) se combiner? Quelles sont les priorités politiques clés que vous souhaitez mettre en avant pendant votre mandat en tant que président du groupe PSE? 

Je ne me suis jamais caché derrière mon petit doigt. J’ai toujours assumé mon engagement européen car je considère que l’Europe est une chance pour mes concitoyens et une formidable opportunité de co-financement pour mes projets municipaux.

On ne le dit pas assez mais l’Europe est présente à chaque coin de rue de nos 120 000 communes et régions d’Europe. Par exemple, dans ma ville de Coulaines, l’Europe vient d’attribuer (via le Fonds Européen de Développement Régional) près d’un million d’Euros de subventions pour la rénovation énergétique de la piscine municipale qui rejette maintenant deux fois moins de CO2 dans l’atmosphère. Et chaque jour des dizaines de familles mangent à leur faim grâce au programme alimentaire pour les plus démunis.

 

 

En me fondant sur un vécu, depuis près de vingt ans, de maire d’une ville de banlieue avec 50 % de logements sociaux et plus de soixante nationalités, j’ai voulu d’une part, donner une vision concrète de l’application sur le terrain des politiques européennes, en particulier dans les domaines de l’intégration des réfugiés, de la lutte contre le réchauffement climatique, de l’aide à la mobilité des jeunes étudiants et des apprentis, de la recherche et l’innovation et d’autre part expliquer pédagogiquement mon engagement au Comité européen des Régions en qualité de vice-président de l’Association des Maires de France chargé de l’Europe.

 « Penser global, agir local » est notre devise. Sur cette base, notre groupe PSE vient de formuler des propositions solides dans un document fixant ses priorités politiques pour le mandat 2020-2025 du Comité européen des Régions, en particulier dans les domaines de la transition énergétique, de la croissance durable, du logement social, de l’avenir des fonds de cohésion et du FSE, de la recherche et de l’innovation, de la réforme de l’Union Économique et Monétaire, de la protection des travailleurs, de la régulation de la mondialisation, des énergies marines, de la réforme de la P.A.C, de la valorisation de notre patrimoine ou encore de la citoyenneté européenne.

Dans le cadre de la conférence sur le futur de l'avenir de l'Europe, nous comptons donner avec clarté et force notre vision de l’Union européenne. Nous ne sommes pas des “eurobéats”, nous sommes des “euro-actifs” conscients de l’importance vitale de repousser les assauts des nationalistes mais aussi conscients des failles sociales et démocratiques de l’Union européenne qu’il est urgent de combler pour retrouver la confiance des citoyens européens.

Nous défendrons également l’idée d’un rôle plus politique du Comité européen des Régions qui doit être plus que jamais la voix des territoires au sein des institutions de l’UE et le support d’une plus grande intégration européenne respectueuse des principes de subsidiarité, de solidarité et d’efficacité.

 

Il y a 120.000 collectivités territoriales dans l'Union européenne. Beaucoup d'entre elles sont dirigées par des maires et des présidents progressistes comme vous. Selon vous, qu'est-ce qui distingue les villes et régions progressistes des autres? 

Je suis convaincu que la force de la famille socialiste dans son maillage territorial est sous-estimée et sous-exploitée. Comptez que pour 120.000 collectivités territoriales, il y a à peu près un million d'élus et que parmi ces élus au moins un bon tiers appartiennent à la famille social-démocrate et progressiste au sens large! Il y a un nombre de territoires très significatifs qui sont dirigés par des socialistes et des progressistes: pensez aux capitales comme par exemple Berlin, Bruxelles, Budapest, Paris, Vienne, Lisbonne, Copenhague, pensez aux très nombreuses régions en Allemagne, en Espagne, en France, en Italie, en Autriche ou en périphérie comme les Açores, mais n'oubliez pas non plus petites communes, périurbaines ou rurales, comme la mienne!

Ce maillage territorial est essentiel pour deux raisons: la première est que c'est au niveau local et régional que le taux de confiance reste de loin le plus élevé. Selon le dernier sondage Eurobaromètre en la matière, le taux de confiance est de 53% pour les élus locaux et régionaux, de 43% pour l'Union Européenne et de 34% pour les gouvernements nationaux! La confiance dans les politiques conduites par la famille socialiste se construit donc en grande partie par son action au niveau local. Le deuxième levier européen des collectivités territoriales pour notre famille politique est le rôle joué par celles-ci en matière de politiques concrètes de terrain. Selon les chiffres de l'OCDE, les collectivités territoriales pèsent pour plus de 50% des investissements publics – et seulement 33% des dépenses publiques et 15% des déficits publics! Investissements publics, services publics et bonne gestion financière: c'est la marque socialiste au niveau territorial et c'est un levier politique et économique essentiel à la fois au niveau national mais aussi européen!

Qu'est-ce qui distingue alors les villes et régions progressistes des autres?  Je pense que c'est tout d'abord le principe de base de la social-démocratie, à savoir de prendre le dialogue social comme point de départ de toute action politique. Le dialogue social, c'est la recherche des interactions avec les syndicats notamment mais cela doit être aussi la prise en compte du travail associatif et ce sont des ouvertures par rapport aux démarches participatives.

Ensuite, je pense que l'action des villes et des régions progressistes est perçue comme la plus crédible pour relever les défis posés par les profondes transitions écologiques et numériques et faire face aux effets de la mondialisation, au changement climatique, à la transformation des formes traditionnelles de travail, aux inégalités persistantes, voire croissantes, et aux tendances isolationnistes en hausse sous l’effet du trumpisme.

 

Que fait le groupe PSE pour les rapprocher les villes et régions progressistes les unes des autres? 

Au Comité européen des régions, le groupe PSE rassemble près de 200 élus issus de la famille socialiste européenne, mais aussi de partis de gauche progressiste, et représentant tous les Etats-membres de l'Union Européenne. Ils sont les ambassadeurs de la “cause territoriale socialiste européenne” vis-à-vis de leurs partis nationaux respectifs, vis-à-vis de leurs gouvernements et en interaction avec les autres composantes de la famille  socialiste européenne comme le groupe S&D au Parlement européen ou le Parti des Socialistes Européens. Ces élus sont le visage socialiste européen sur le terrain. Ils s'investissent dans l'échange de meilleures pratiques et assurent que leurs administrations aient un bon savoir-faire pour mettre en œuvre les politiques et les programmes financiers européens. Et puis, ces élus sont des vecteurs et des multiplicateurs qui par effet de boule de neige et par des expériences décentralisées, comme par exemple les laboratoires locaux progressifs autour de la mise en œuvre des Objectifs du Développement Durable ou l'organisation d'universités pour jeunes élus progressistes, essaiment les débats européens à travers l'Europe.

 

 

2020 débute avec un agenda chargé, à la fois pour vous avec les élections locales à venir en mars en France, et pour l'Union européenne avec le Green Deal européen, la lutte pour le prochain budget européen et l'ouverture de la Conférence sur l'avenir de l'Europe. Sur tous ces sujets, les politiques locales et européennes sont étroitement liées. Comment pensez-vous que l'Union européenne peut (et devrait) aider les villes et les régions à lutter contre la crise climatique ainsi que les inégalités croissantes et reconnecter, par la même occasion, les citoyens au projet européen?

Je me félicite déjà que dans le contexte des élections municipales de mars 2020 en France, il y ait une prise de conscience grandissante, portée notamment par des associations comme Sauvons l'Europe ou le Mouvement des Jeunes Européens, que ces élections sont aussi un enjeu européen et qu'il y a beaucoup d'engagements européens possibles à prendre au niveau municipal. L'Europe doit mieux “percoler” et “se décentraliser” mais c'est un exercice qui ne peut pas être imposé par "Bruxelles" et encore moins par les capitales. C'est aussi l'enjeu pour la Conférence sur l'Avenir de l'Europe. Cela ne peut pas être un exercice aux réponses déjà prêtes ou précuites et qui ne serait que focalisé sur des questions institutionnelles qui n'ont guère de lien avec le quotidien des citoyens.

Le “Green Deal” me semble être déjà une préoccupation très importante dans la vie de tous les jours. L'enjeu me semble surtout être que la transition écologique ne soit pas un exercice élitiste, réservé aux beaux quartiers et à ceux qui peuvent se payer une voiture électrique. Il faut que les classes moyennes et moins privilégiées ainsi que les territoires fragilisés par les transitions écologiques et digitale, y trouvent leur compte. Pour ce faire, il y a deux préalables: impliquer les collectivités territoriales car sans leurs compétences et sans leurs ressources la transformation du “Green Deal” restera inaboutie. Et que les Etats-membres donnent à l'Union Européenne les moyens de leurs ambitions, à savoir de l'argent frais et des ressources propres. Et surtout: évitons de déshabiller Pierre - à savoir la politique de cohésion qui est déjà la politique qui donne le plus d'impulsions européennes à la transition écologique et digitale – pour habiller Paul, c'est-à-dire des montages financiers étiquetés durables mais qui risquent d'être des effets d'aubaine pour des investissements privés.

 

 

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Christophe Rouillon est maire de Coulaines, vice-président de l'Association des maires de France en charge de l'Europe et membre du Comité européen des régions depuis 2005. De juillet 2017 à juin 2019, il a été le 1er vice-président du groupe socialiste au Comité européen des régions. À partir d'octobre 2019, il devient président du groupe. Le 3 février 2020, il a été confirmé Président du Groupe pour le mandat 2020-2025 de l'institution.

 

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